Maurice Zundel
(1897-1975)

Un théologien
et un mystique
pour notre temps







EXTRAITS





Maurice Zundel a laissé une vingtaine de livres et de nombreux articles. De plus, ses auditeurs ont recueilli un grand nombre d'enregistrements de ses retraites et homélies. Un certain nombre a été publié (voir la Bibliographie).

Il ne saurait être question ici de donner un échantillonnage complet des écrits de Maurice Zundel, mais plutôt de donner un aperçu de la richesse de la pensée de cet homme. Pour cette raison, les quelques extraits reproduits ici seront périodiquement changés.


Pour avoir une vue d'ensemble de la pensée de Maurice Zundel, voici la présentation qu'en a fait Marc Donzé dans un texte publié par les Documents Épiscopats, Bulletin du secrétariat de la conférence des évêques de France, no 12, juillet-août 1989 (Reproduction interdite).


La désappropriation et le don: un itinéraire théologique


Au premier abord, le lecteur ou l'auditeur a l'impression d'avoir affaire à un ensemble de thèmes fort disparates. Voici par exemple les titres de quelques chapitres de Je est un Autre: Rencontre de soi et rencontre de Dieu; le problème du mal; morale d'obligation et morale de libération; le vrai visage du Christ; psychanalyse et sacrements. Cette diversité peut dérouter un esprit systématique. Mais Zundel n'est pas un universitaire. C'est un mystique, un poète et un pasteur. Et l'éclatement des thèmes est dû précisément à sa manière de méditer les choses de la vie et les choses de l'esprit.

En effet, il s'arrête sur un des aspects les plus nobles ou les plus douloureux de l'expérience humaine et il en creuse toutes les implications, jusqu'à y trouver la place et la lumière de Dieu. Ou s'il médite sur l'un des aspects du mystère chrétien, il cherche à en dégager la lumière que ce dernier peut apporter à la vie de l'homme. Il tente aussi d'exprimer toutes les conséquences éthiques qu'implique le mystère trinitaire.

La pensée de Zundel se présente ainsi comme un incessant aller et retour entre l'homme et Dieu, entre les expériences de la vie et les éclairages de la Révélation. De ce fait, elle a un aspect «rayonnant» ou «solaire», si je puis m'exprimer ainsi. D'un canton de l'expérience humaine, elle va s'engouffrer dans le «Soleil» du Dieu révélé et, à partir du Foyer divin, elle va éclairer la vie et le comportement de l'homme.

En fait, le caractère disparate des écrits de Zundel n'est qu'apparent. Car sa pensée est profondément une. Elle trouve sa cohérence dans l'expérience forte et originale que fut la rencontre de Zundel avec le Dieu humble et pauvre de l'Évangile, de saint François d'Assise... et de tant d'autres qui furent saisis par le Christ de Bethléem, de Nazareth, du Golgotha. Zundel lui-même n'a jamais été tenté de systématisation de sa pensée. Ce n'était pas son charisme; il avait même de l'aversion pour l'esprit de système. Mais d'aucuns après lui ont cherché à en montrer la profonde organicité, en essayant de demeurer fidèles au mouvement de l'expérience zundélienne. Et, justement, je vais me risquer ici à un bref exposé synthétique.


A. Rencontre de l'homme

Le point de départ, c'est l'homme. «Il n'y a de problème que parce que l'homme est à lui-même un problème», aimait à dire Zundel. Pour lui, l'homme est digne d'une attention infinie, puisque Dieu lui-même lui porte une attention infinie.

Mais qu'est-ce donc que l'homme? Devant cette question, Zundel va introduire une distinction originale entre le moi-possessif et le moi-oblatif (ou, ce qui revient ou même, entre le moi-résultat de ses conditionnements et le moi-origine de sa libre générosité). Au départ, par voie de naissance, l'homme est un ensemble de déterminismes: il n'a rien choisi de ce qu'il est au premier jour. Il a donc à se faire: devenir homme est une vocation.

Il peut alors prendre deux directioins. Rester englué dans ses déterminismes de race, de classe et même de religion, rester accroché à son moi-possessif qui attire à soi le plus possible, à l'image de l'enfant qui crie pour que ses besoins soient satisfaits; demeurer esclave des énergies et des pulsions impersonnelles qui montent en lui. Dans ce cas, «il n'y a encore personne».

Car, pour Zundel, la personne n'advient que dans le don. Elle ne devient libre, elle n'acquiert son vrai espace qu'au moment où, prenant appui sur tout ce qu'elle a reçu, elle s'ouvre à l'offrande, à l'oblation. En ce sens, la personne n'advient qu'au prix d'une conversion, qui la fait passer du gardiennage jaloux de ses biens et de son espace à la générosité. La direction vraie est dans l'oblativité.

Ce n'est pas une pétition de principe; c'est une expérience libératrice, où l'homme se découvre plus grand que lui-même dans la lumière qui se lève en lui dès qu'il s'ouvre à l'autre. «L'homme passe l'homme», disait Pascal. Et Zundel en fit le titre d'un de ses livres.

Zundel ne cesse de décrire alors les expériences qui permettent à l'homme de s'accomplir en se décentrant. Il en privilégie trois, toutes dans la ligne de la connaissance et de l'amour: la rencontre du beau dans l'art, la recherche de la vérité dans la science, la communion dans la relation interpersonnelle.

De l'art, il a une conception très exigeante. L'artiste ne l'est vraiment que si, travaillant la matière, la couleur, les sons, les mots, il part à la recherche de la Beauté, dont la rencontre s'atteste par l'harmonie tout à coup qui se lève en lui; de même, l'admirateur peut éprouver à de rares occasions, dans l'écoute ou le regard, comme un oubli de soi qui l'emmène vers des «rives inconnues».

De même, le savant n'est authentique que si, dans une recherche désintéressée, il part à la rencontre de la vérité, dont la Présence se lève en lui, comme une lumière qui féconde un émerveillement toujours nouveau; à cet égard, Zundel aimait beaucoup Einstein et Jean Rostand qui avaient une manière quasi mystique de parler de cet émerveillement.

La relation interpersonnelle comporte la même exigence de rencontre, d'oubli de soi, d'absolu. Voici par exemple ce que dit Zundel de l'amitié: «Quand l'amitié arrive à ce point de fusion où les âmes s'échangent dans le silence qui passe toute parole, une lumière indicible les révèle l'une à l'autre en la Présence mystérieuse qui les identifie. On ne saurait décrire une telle unité. Tout ce que l'on en peut dire est que la personne à la personne livre son secret: dans la clarté vivante qui est le jour de l'esprit. Les mots qui définissent échouent là où il faudrait "indéfinir" pour exprimer un état dont "l'illimité" est le caractère essentiel. Ils ont leur place avant et après. Avant, comme l'aveu recueilli d'une confiance qui cherche à s'engager; après, comme l'écho lumineux ou comme l'attente paisible de cette communion totale: en l'identité vécue qui est l'amitié même.»

On remarquera au passage la structure tripolaire (voire «trinitaire») de cette expérience fondamentale: les deux amis et la Présence de clarté qui se lève en eux. Ce sera d'une grande importance dans l'approche zundélienne du mystère trinitaire.

L'homme ne devient donc homme que dans la rencontre où il se perd de vue et où il se trouve restitué à lui-même dans une dimension plus pleine. Zundel aime à traduire cette expérience par un mot qu'il emprunte à Rimbaud: «Je est un autre.»

Dans une ligne complémentaire, Zundel analyse aussi les composantes du mystère de la personne humaine. Je voudrais noter ici d'une phrase sa direction de pensée à propos de quatre aspects principaux. La dignité de l'homme est une vocation, car l'homme est digne du fait de la valeur infinie qu'il pressent au fond de lui et dont il est appelé à faire la rencontre en lui et à l'intime de chaque être. L'intériorité (ou le recueillement, pour le dire avec Gabriel Marcel) permet à l'homme de devenir source et origine de ses propres actes et pensées et elle trouve son accomplissement dans l'espace infini auquel elle donne accès.

La liberté, elle aussi, est une vocation et une conquête: elle est libératrice de soi, «dans le silence de soi qui accueille tout et ne limite rien», liberté de soi pour être à tout. La pauvreté enfin est pour Zundel ce qui décrit le mieux la personne, car la vocation de l'homme, être limité en même temps qu'assoiffé d'infini, est de partir à la rencontre de cet infini par la désappropriation de soi, le don de soi et l'accueil de l'autre.

Pour Zundel, il n'y a donc d'homme véritable que dans la rencontre (au sens plein du terme). Le solipsisme humain est une absurdité.

Mais la rencontre de quoi, de qui? Quand Zundel parle de l'homme, la question affleure constamment et elle creuse une soif, presque une impatience. Il faut bien alors qu'elle trouve réponse.

Cet autre ne saurait être simplement un homme, pas plus capable que moi de fonder mon infinie dignité, ni de combler l'exigence infinie du don de ma liberté.

Cet autre, Zundel aime l'appeler Présence. Et il en décrit les caractéristiques, telles qu'il les pressent au travers de l'expérience humaine. Il est personnel, puisqu'il est personnalisant. Il est Beauté, Lumière et Vérité. Il est Liberté, s'il peut recevoir l'hommage de ma liberté. Il est Pauvreté -- désappropriation et don --, s'il peut accomplir l'élan de ma pauvreté. Il est absolu et infini, s'il peut combler l'infini de mon désir.

En somme, l'expérience humaine pointe en direction de Dieu; et si Zundel le nomme Présence, c'est pour en préserver le mystère. Ce qui est caractéristique dans cette approche quasiment philosophique de Dieu, c'est la conviction que Dieu doit être en absolu ce qui est déposé en l'homme comme appel, désir, vocation infinie et qu'il ne peut dont y avoir contradiction entre ce que Dieu est et ce que l'homme est dans la plus haute noblesse de l'esprit et du coeur.


B. Rencontre de Dieu

Alors, qui donc est Dieu? Ou mieux, cette Présence-là existe-t-elle? Terrible question pour Zundel, car si elle n'existait pas, l'homme ne serait qu'une épouvantable chimère.

C'est ici qu'intervient, comme un souffle libérateur, la Révélation chrétienne, car elle vient dire Dieu d'une manière qui comble l'homme avec une surabondance surprenante, insoupçonnée et insoupçonnable. L'éverveillement de Zundel devant le Dieu de l'Évangile atteste que, pour lui, Dieu n'est pas seulement la réponse à la question de l'homme, mais un don infiniment plus grand, dans lequel l'homme peut s'accomplir et «se perdre», à l'image d'un enfant émerveillé dans une cathédrale.

Quand il parle de Dieu, Zundel va tout de suite à l'essentiel, au centre, au mystère trinitaire. La Trinité n'est pas un rébus; c'est le don le plus libérateur et le plus précieux. Car elle nous dit précisément que Dieu n'est pas complètement hétérogène à l'expérience la plus noble de l'homme. Di Dieu était un narcisse infini qui se contemple éternellement lui-même, ou un Potentat arbitraire, ce serait un cauchemar et nous ne comprendrions rien. Mais en Dieu, il y a la Relation, il y a l'Autre. En Dieu, il y a le don du Père au Fils et du Fils au Père dans la respiration de l'Esprit. En Dieu, il y a l'Amour éternellement communiqué. Dans l'immanence de l'être de Dieu, il y a l'Autre. Je est un Autre: le Père, un regard vers le Fils; le Fils, un regard vers le Père; le Saint-Esprit, un regard vers le Père et le Fils.

Si donc Dieu est ainsi, dans son être même, toute l'exigence de l'expérience humaine devient compréhensible. Et vivable. L'homme peut alors prendre le dur chemin du don de soi dans la libération de soi, car Dieu est, en absolu, ce à quoi il appelle l'homme, Dieu EST Don et Désappropriation éternels. Dieu EST, en ce sens, Pauvreté. Et saint François d'Assise l'a compris avec une poésie insurpassable.

À partir de ce sommet, Zundel va dérouler tout le mystère chrétien dans le langage de la pauvreté. Ce n'est pas uniquement poétique ou spirituel; ce mode de parler manifeste au mieux les correspondances entre l'expérience humaine et la Révélation chrétienne. C'est ce qui le rend très suggestif pour beaucoup. Je devrai me contenter ici de quelques notations, juste pour en donner le goût et l'envie.

Après le mystère de la Trinité, Zundel part à la rencontre de l'Incarnation. Le Verbe incarné est la rencontre de deux pauvretés: celle de la deuxième personne de la Trinité, toute désappropriée en direction du Père dans la respiration de l'Esprit; et celle de l'humanité de Jésus, qui, toute désappropriée d'elle-même et donc entièrement disponible à Dieu, a pour personnalité celle même du Verbe. Pour Zundel, Jésus est le cas-limite de l'être-homme. L'homme naît avec une «autonomie frauduleuse» qui le constitue en une sorte de moi-possessif, dont il a à se libérer. En Jésus, et c'est unique, tout est toujours ajusté à Dieu dans une pure et absolue transparence. Sa nature, dynamisée tout entière par un élan divin, est revêtue par là même d'une personnalité divine qui la fait passer tout entière dans le règne de Dieu, en lui conférant une mission proportionnée à une telle grâce.

Ainsi situé, Jésus est l'horizon absolu de notre devenir homme, de notre libération de nous-mêmes et de notre don.

Jésus est aussi le Sauveur. Par le don de sa vie en obéissance à la liberté de l'homme (au sens de sa capacité de choisir, même en «frauduleuse autonomie»), il montre de quel respectueux Amour Dieu aime l'homme. Sur la croix, Jésus écrit cette vertigineuse équation: «pour Dieu, l'homme égale Dieu». Suprême pauvreté de Dieu qui se soumet à la volonté de la créature, qui continue d'offrir l'amour pour qu'un jour l'amour réponde à l'amour. Suprême puissance de Dieu qui, au coeur de l'amour accueilli, peut donner un jaillissement de vie, de paix, de joie, peut recréer ce qui avait été disloqué.

Si Dieu est Amour, il ne peut créer que dans l'amour, c'est-à-dire dans une structure d'alliance. Comme aime dire Zundel, Dieu a ouvert l'anneau d'or des fiançailles éternelles, charge à l'homme de le refermer. Dès lors, la création est une histoire à deux, où l'homme peut blesser Dieu par son refus de l'alliance. Par rapport à la créature, Dieu est humble, car il se met en dépendance des choix de la liberté. Plus encore, il court le risque de devenir victime du mal, devant le refus possible de l'homme.

C'et là un thème très fort chez Zundel: Dieu est innocent du mal; il est impossible qu'il veuille le mal, ou même qu'il le permette. Dieu est mystérieusement victime du mal, car le mal est rupture de l'Alliance. C'est pourquoi le péché peut être si terrible: quand on touche à l'homme, on touche à Dieu. Et si puissant: quand on refuse l'alliance, on déstructure la création. Dès lors, quand une personne est victime du mal, soit par la malice des hommes, soit par la création qui «n'est pas dans l'état où elle devrait être», Dieu est mystérieusement avec elle, portant sa souffrance dans la compassion. Dieu compatissant pour sa créature, jusqu'à en prendre sur lui tout le malheur pour l'engouffrer dans la toute-puissance de la recréation.

L'Église, maintenant. Elle aussi est mystère et vocation de pauvreté. Car elle a mission de donner le Christ, de devenir transparence à sa Présence. Le prêtre a mission de s'effacer, pour transmettre en vérité le Christ qui se donne et qui pardonne. Le pape lui-même reçoit le charisme de l'infaillibilité pour s'effacer tout entier devant l'action de l'Esprit et non pas pour asseoir une quelconque puissance, etc. En un mot, l'Église est appelée à devenir le sacrement de Jésus, aussi transparent que possible. Car, pour Zundel, «l'Église, c'est Jésus» et tout ce qui n'est pas du Christ en elle n'est pas vraiment l'Église.

D'autres thèmes pourraient intervenir ici encore, par exemple la Vierge Marie ou l'eucharistie, mais on aura senti, je l'espère, par ces quelques aperçus la tonalité très particulière de Zundel et la force de séduction et de cohérence qu'elle peut apporter.


C. Directions de pensée pour l'éthique

La rencontre de l'homme et de Dieu, dans la dynamique de la pauvreté, ne saurait demeurer sans conséquences. C'est pourquoi Zundel élabore quelques pistes éthiques, très fragmentaires, car il n'eut jamais l'intention d'écrire un traité de morale.

Sa réflexion de fond repose précisément sur la nécessaire rencontre entre l'homme et Dieu, pour que l'homme puisse parvenir à son accomplissement en vérité. En ce sens, pour lui, il n'y a pas de morale sans mystique. Il répète souvent avec insistance: «Le bien, ce n'est pas quelque chose à faire; le bien, c'est Quelqu'un.» L'itinéraire éthique consiste donc à passer du moi-possessif au moi-oblatif dans la rencontre du Christ pauvre qui indique le chemin. Il est donc un appel plus qu'une loi; une direction pour atteindre à la pleine grandeur de l'homme plutôt qu'une codification hic et nunc de ce que doit être le comportement humain. Ce n'est pas moins exigeant; c'est saisir l'unique source possible de l'être moral dans la relation qui ouvre l'homme à Dieu et à son frère.

Cet appel, pour mystique qu'il soit, n'en demeure pas moins réaliste et comporte des conséquences concrètes. En voici quelques exemples.

Le respect des passions: en l'homme, il y a des passions, des pulsions, des énergies, qui sont autant de forces vitales. Il ne s'agit pas de les éteindre ou de les refouler, mais de les voir et de les ordonner, en les faisant servir à la générosité et à l'oblativité fondamentale de l'homme: «Il est impossible de magnifier davantage les instincts que de les entraîner dans ce circuit d'amour, où l'être s'ouvre, se livre et s'accomplit dans la transparence d'une générosité créatrice.»

L'amour conjugal: il ne peut se vivre en vérité que dans cette réciprocité de regard et dans cette infinie lumière, dont la Trinité est le modèle et la Présence. Dans ce sens, l'enfant est comme le fruit personnel de cet indicible échange.

Le droit de propriété: il ne peut servir à l'accaparement exagéré et frauduleux des biens. Il doit simplement donner aux personnes un espace de sécurité pour qu'elles puissent devenir un espace de générosité, d'accueil, de don.

Et tout se termine dans le silence, où l'âme se recueille en Dieu. Car «il nous permet d'entendre, à la racine de nous-mêmes, cette musica callada, cette musique silencieuse qui est, pour saint Jean de la Croix, un des noms les plus émouvants de Dieu.» Et du silence, naît la joie, «musique de l'assentiment à un bien qui nous comble».


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