UNE VIE PASCALE
Tiré de Pèlerin de l'espérance, Éditions Anne Sigier, 1997, p. 92-95.
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L'immortalité de l'homme ne peut nous devenir sensible qu'à titre de victoire sur la mort dans notre vie terrestre.
Quand le père Kolbe, à Auschwitz, accepte de mourir de faim et de soif à la place d'un camarade - père de famille désespéré par la proximité d'une exécution qui va le séparer définitivement des siens -, l'admiration des bourreaux eux-mêmes signifie que, aux yeux de tous, il se révèle comme le vainqueur de la mort.
Cela veut dire que c'est par la mort qu'il va atteindre le sommet de la grandeur. On n'imagine pas, en effet, que puisse périr une valeur qui se constitue précisément par le sacrifice librement consenti de la vie physique.
Tout le monde, dans le camp, sent que le père Kolbe entre dans la mort comme un grand vivant, comme tout le monde sentirait qu'un traître, qui n'échapperait à la mort que pour avoir livré ses camarades, aurait sauvé sa peau mais serait, à cause de cela même, indigne de vivre.
On voit clairement, dans cet exemple, que la vie physique, chez l'homme, ne signifie rien si elle n'est pas assumée et transfigurée par une autre vie qui lui confère une valeur que la mort, non seulement est incapable de détruire, mais dont elle peut être, au contraire, la suprême réalisation.
Cette autre vie se situe, il est à peine besoin de le dire, avant la mort. Elle surgit, comme une nouvelle naissance, par le don de soi qui peut seul nous affranchir de la nécessité de subir notre existence, en faisant d'un amour infini qui nous prend tout entiers notre véritable origine.
C'est ainsi que nous devenons, en quelque sorte, les créateurs de nous-mêmes: par cette possibilité de ne rien subir, en donnant tout, et d'abord nous-mêmes, en refusant avant tout de nous subir.
Cela revient pratiquement à laisser vivre et transparaître en nous la Présence infinie, «plus intime à nous-mêmes que le plus intime de nous-mêmes», qui est seule capable de susciter et d'accueillir ce don illimité de nous-mêmes: qui fait seul de nous des hommes libres.
On discute beaucoup, en ce moment, du contrôle des naissances et du célibat des prêtres. On semble toujours partir d'une morale ressentie comme un joug qui accable la nature et empêche son épanouissement.
C'est bien, en effet, ce qu'est une morale prise comme une règle qui s'impose à nous du dehors.
Mais tout change si la morale se confond avec l'exigence créatrice, dont l'accomplissement est l'unique source de notre liberté: en l'offrande qui nous fait renaître de l'amour, sans autre lien avec nous-mêmes que le don qui engendre en nous l'espace illimité où notre humanité respire.
Notre grandeur est de garder vierge cet espace qui fait de notre intimité un univers sans frontières, capable d'apparaître aux autres comme un bien commun. Aussi bien, comment pourrions-nous revendiquer notre dignité, sans respecter en nous-mêmes cette zone inviolable dont le piétinement par autrui est ressenti comme la suprême injure? La seule manière de défendre la valeur qui fonde nos droits est évidemment de la réaliser, et non de quêter une dispense d'en assumer la responsabilité, en exigeant paradoxalement des autres qu'ils s'inclinent devant nos servitudes.
Notre corps lui-même ne deviendra vraiment nôtre qu'en s'enracinant dans cette libération, d'où notre personnalité surgit comme une présence universelle. Comment espérer autrement que la mort puisse être vaincue?
Croire à la grandeur infinie de l'homme fidèle à sa vocation de créateur, c'est croire aussi, nécessairement, à la dignité infinie du corps humain.
Là est le principe d'une chasteté authentique, qui est l'amour divin du corps humain, toujours plus harmonieusement intériorisé dans une vie pascale où s'actualise, jour après jour, le mystère de la Résurrection.
Mars 1967
(Ce volume est disponible aux Éditions Anne Sigier ainsi que dans toutes les bonnes librairies religieuses.)