LA GRANDEUR DE L'HOMME
Tiré de Vie, mort, résurrection, Éditions Anne Sigier, 1995, p. 23-31.
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Ce que l'expérience nous apprend, c'est que la foi la plus difficile, c'est la foi en l'homme. Croire en l'homme: il faut pour cela une espèce d'héroïsme.
Et beaucoup, sans doute, s'imaginent qu'ils ont la foi en Dieu parce qu'ils cherchent une dispense de croire en l'homme. Mais finalement, si une religion doit nous éclairer, sur quoi doit-elle nous éclairer sinon sur nous-mêmes? Et comment peut-elle attester sa vérité sinon dans la transfiguration qu'elle opère dans notre vie?
Nous ne voulons pas de système, nous en avons assez de tous les discours. Nous voulons une réalité, et qu'elle soit humaine; nous voulons que notre vie s'éclaire et qu'elle atteigne à sa grandeur.
Mais comment atteindre à la grandeur?
Hesnard, le grand psychanalyste français, a très justement noté que l'instinct fondamental de l'homme, c'est la volonté de valoir, de se faire valoir, de passer à ses propres yeux et aux yeux des autres pour une valeur. Et, en effet, il suffit d'observer.
Pourquoi tant d'enfants sont-ils des histrions et des pitres, sinon parce qu'ils ont besoin de s'exhiber, de se faire remarquer, d'être un centre, enfin, de valoir, comme tout le monde? Et ce qui meut le petit enfant, ce qui lui donne tant d'astuce et lui inspire tant de rires, c'est cela même qui mouvait César, Alexandre, Auguste!
Que cherchait le premier empereur romain? Que voulait César quand il préférait être le premier dans un village plutôt que le second à Rome? Il voulait valoir, être considéré comme une valeur et admiré.
Et que voulait le jeune Alexandre en fondant son colossal empire, et en cherchant à se faire diviniser en Égypte? Comme son père, il voulait qu'on parlât de lui!
Et que voulaient les pharaons quand ils dressaient des statues colossales qui les représentaient? Qu'est-ce qu'ils voulaient lorsqu'ils multipliaient sans fin, comme on le voit au temple de Karnak, les scènes d'investiture qui les divinisaient? Eux aussi voulaient qu'on parlât d'eux! qu'on les honorât comme des dieux!
Et que voulait Nietzsche lorsqu'il piétinait tous les dieux? Pourquoi disait-il: S'il y avait des dieux, qu'y aurait-il à faire? Il n'y aurait plus rien à faire! les jeux seraient faits, la pièce jouée! sans nous! sans moi!
Il refusait Dieu pour se faire dieu lui-même; comme Marx qui disait, lui, que si l'homme est la créature de quelqu'un, s'il doit tout ce qu'il est à un autre, il dépend essentiellement de cet autre! Il est esclave jusqu'à la racine de son être. Alors, pour que l'homme atteigne à sa grandeur, il faut supprimer Dieu, tous les dieux, car, comme dit Sartre: «Si Dieu existait, l'homme serait néant.»
Dans les deux cas, dans les deux systèmes, c'est toujours la même pensée.
Alexandre ou Auguste, qui acceptaient d'être honorés comme des dieux, dans un système, dans une société où l'on croyait à des dieux, se logeaient parmi les dieux! D'autres, dans des sociétés qui perdent la notion de Dieu, ou qui sont mal à l'aise avec la notion de Dieu, où l'homme se sent en rivalité et en compétition avec Dieu, comme Marx, Nietzsche ou Sartre, se posaient en champions de l'athéisme en donnant comme seule grandeur la grandeur de l'homme.
Étrange grandeur d'ailleurs, qui a besoin des autres, qui fait la cour à l'opinion, qui a besoin des applaudissements, de la publicité des journaux ou d'avoir son portrait dans les magazines. Étrange grandeur que celle qui repose tout entière sur les applaudissements d'une foule imbécile!...
Nous sommes si bêtes que nous quêtons près de la bêtise l'attestation de notre grandeur, une grandeur tragique d'ailleurs parce qu'associée au mépris des autres. Car si le pharaon est dieu, si Alexandre est dieu, si César est dieu, il faut que d'autres soient devenus, dans la poussière, leurs adorateurs.
Et n'est-ce pas ce que nous faisons nous-mêmes? Est-ce que nous ne cessons pas de nous comparer aux autres? de les trouver inférieurs, rustres, grossiers? Nous parlons de la populace comme si nous étions des êtres d'exception, comme si notre vie était d'une essence particulière, comme si nous participions seuls à une divinité, alors que la foule échappe à toute grandeur! Triste grandeur que celle qui est esclave de l'opinion! Triste grandeur que celle qui méprise la foule dont elle attend la divinisation!
Mais quoi! Pouvons-nous nous passer de la grandeur? Toute vie est nécessairement attachée à soi, parce que toute vie est menacée.
Les cailloux n'ont pas besoin de s'inquiéter. Toute inquiétude leur est épargnée parce qu'ils n'ont pas à défendre une vie sans cesse menacée.
Au contraire, tout vivant est un équilibre fragile et doit emprunter pour subsister: emprunter à la nature, à l'atmosphère, aux autres vivants; tout vivant ne subsiste que dans un perpétuel combat. Et ce combat suppose nécessairement, pour être poursuivi, un attachement radical à soi-même. Il n'y a qu'à voir comment une araignée se défend! Chaque vivant veut subsister, chaque vivant est accroché à soi parce qu'il ne pourrait pas subsister sans ce combat, parce que ce combat ne pourrait pas se poursuivre sans cet attachement à soi.
Et chez nous, qui sommes des vivants, cet attachement à soi éprouve nécessairement le besoin de se justifier, de se donner des raisons, et il devient inévitablement et peu à peu une estime, une admiration, un culte de soi.
Et comme chacun fait de même, comme chacun, à sa manière, se place au centre de tout, la compétition, l'émulation, la jalousie, la rivalité, la médisance, les calomnies: toute cette lutte souterraine ne cesse pas d'empoisonner la vie.
Alors, que faire si nous ne pouvons pas vivre sous-estimés? Si nous ne pouvons pas vivre sans croire à une valeur qui est en nous? Que faire si nous devons continuer la lutte, si nous devons échapper au suicide? Il faut bien que nous continuions à nous donner des raisons de vivre, et donc à nous estimer, à croire à la valeur de notre vie!
Et pourtant, notre vie, qu'est-elle sinon presque toujours simplement ce vouloir vivre animal qui porte la vie des bêtes? Et qu'est-ce que notre personnalité prétendue, sinon le poids de tous les instincts, de tous les déterminismes dont nous sommes le carrefour?
C'est ici que le Christ vient à notre rencontre. Le Christ, d'une manière si étonnante, si paradoxale, vient nous apprendre la passion de l'homme, enfin, celle qui Le meut, Lui. Sinon, qui croit en l'homme, qui y croit infiniment, jusqu'à donner Sa vie, jusqu'à la mort de la croix? Qu'est-ce que le Christ veut sauver dans l'homme sinon la dignité, la grandeur de l'homme? Devant quoi est-il à genoux au lavement des pieds sinon devant la grandeur et la dignité humaines? Pourquoi meurt-il, après cette effroyable agonie sinon pour faire contrepoids à tout ce qui empêche l'homme d'atteindre jusqu'à lui-même et de réaliser sa grandeur et sa dignité?
C'est cela qui est prodigieux dans le Christ: sa Passion est une passion pour l'homme! Elle suppose le culte de l'homme, une estime infinie de l'homme! Elle suppose que le royaume de Dieu ne peut se réaliser sans le concours de l'homme, et seulement à l'intérieur de l'homme!
Mais comment est-ce possible? Est-ce que Jésus se serait trompé à ce point? Est-ce qu'à son tour il nous aurait divinisés à tort? Ne s'est-il pas trompé sur ce que nous sommes pour nous faire un tel crédit?
En réalité, Jésus a apporté une nouvelle échelle des valeurs, comme il a apporté une nouvelle révélation de Dieu.
Oui, la grandeur est nécessaire; oui, la foi en notre valeur est indispensable; oui, aucun homme ne peut vivre s'il ne croit au sens de cette aventure qu'est la vie: Jésus ne vient pas contester la grandeur humaine, il ne vient pas nous humilier ou nous dire que nous ne sommes rien devant Dieu! Il vient nous dire que le royaume de Dieu est attaché à notre attitude envers les hommes; que le jugement dernier, c'est ce que nous choisissons d'être envers les hommes: «J'ai eu faim, j'ai eu soif, j'étais infirme, j'étais en loques, j'étais en prison... C'était moi en chacun! C'était moi qui attendais, c'était moi qui agonisais.»
Mais si chacun est appelé à être le royaume de Dieu, si la vie de chacun est estimée au prix du sang même du Seigneur, c'est que Jésus lui-même nous révèle une autre grandeur, celle d'un Dieu qui est lui-même l'éternelle Pauvreté: cette grandeur qui est tout en don, cette grandeur où l'on fait le vide en soi, où l'on devient un espace-amour pour tout accueillir, où l'on n'est jamais collé à soi, où toute la dignité est constituée par ce décollement, où l'on devient tout entier un décollement vers l'autre.
C'est ce que Jésus apporte: une nouvelle vision de Dieu, de ce Dieu trinitaire, de ce Dieu dont la vie est une éternelle communion d'amour, de ce Dieu qui est Dieu parce qu'il n'a rien, de ce Dieu fragile, menacé, de ce Dieu désarmé qui nous attend au plus intime de nous-mêmes.
C'est parce que la seule grandeur est cette grandeur d'humilité, de générosité et d'amour que Jésus peut, sans se méprendre et sans méconnaître notre faiblesse, nous appeler à une grandeur infinie, mais à la manière de Dieu: en décollant de nous-mêmes, en cessant de nous regarder, en nous tournant vers ce trésor intérieur à nous-mêmes, en rendant un culte, dans la vie des autres, à cette présence infinie qui les consacre et qui rend leur dignité inviolable.
Dieu est en l'homme comme le centre de sa grandeur, et l'homme est en Dieu dans la mesure où il atteint à sa grandeur, dans la mesure où il se libère, où il cesse d'être un objet et un paquet d'instincts, où il passe du dehors au dedans: c'est qu'il trouve Dieu, c'est qu'il entre dans ce dialogue d'amour, c'est qu'il est porté par la divine générosité à faire de tout son être un acte de générosité.
Il faut comprendre cette réponse essentielle, tout ce réalisme de l'Évangile, il faut redécouvrir dans le Christ, Fils de l'homme et Fils de Dieu, cette passion de l'homme, unique, incroyable, infinie, qui le crucifie pour que l'homme en nous ressuscite, pour que l'homme naisse, pour qu'il parvienne jusqu'à soi, pour qu'il devienne source et origine, pour qu'il devienne créateur, pour qu'il tienne tout de lui-même, mais par cette dépossession totale qui est le seul chemin de la grandeur.
Voilà une grandeur qui ne dépend plus de l'opinion d'autrui, qui ne repose plus sur le mépris, qui exclut toute exaltation. Voilà une grandeur qui est incompatible avec le déséquilibre du paranoïaque qui se présente à l'adoration des autres. Voilà la seule manière, la seule possibilité d'atteindre à la grandeur.
Comment ne serions-nous pas touchés au plus intime de nous-mêmes par cette réponse à l'appel que nous sommes?
Rien ne nous fait plus horreur que les mots, que les discours vides. En évoquant la mort du Christ, nous ne voulons pas nous émouvoir d'une manière sensible sur une douleur évoquée sentimentalement. Ce que nous aimons dans le Christ, ce qui nous attache à lui, c'est, parce qu'il apporte la réponse de Vie, parce qu'il est cette réponse de Vie, parce qu'en lui seul nous parvenons à équilibrer ce sens de la grandeur auquel nous ne pouvons jamais renoncer.
Car nous sommes là aux antipodes d'une religion déshumanisante qui humilie, qui piétine, qui reconnaît et propage l'idée que l'homme est néant!
L'Évangile, au contraire, anime notre quête de grandeur. L'Évangile nous veut debout et créateurs, mais sans exaltation, sans délire, sans démesure et sans mépris.
Aujourd'hui plus que jamais -- où tous les peuples aspirent à être maîtres de leur destin, où tous les hommes veulent être les arbitres de leur vie, où ils ne souffrent plus d'avoir des maîtres, et comme ils ont raison!... -- l'Évangile nous apparaît comme le message attendu, libérateur et éclairant, capable de nous élever au niveau de notre humanité et de nous donner de réaliser à l'infini, et sans rivalité à l'égard de personne, cette grandeur qui repose tout entière sur la désappropriation de soi, dans le don de soi.
Aucun message ne serait plus actuel, et c'est cela que nous voulons graver dans notre coeur: il y a dans le Christ une passion infinie de l'homme qui justifie notre sens des valeurs, qui donne à notre effort quotidien sa portée infinie et son sens éternel, parce qu'en effet l'infini ne peut s'attester nulle part ailleurs qu'en nous-mêmes, dans une transfiguration de notre existence, en épousant la manière de Dieu, en nous réalisant comme Dieu éternellement s'accomplit, dans ce vide que nous avons à faire en nous-mêmes, dans cette évacuation de nous-mêmes qui est la seule libération. Cette libération, elle nous permet enfin d'admettre les autres, de les supporter, de les attendre, de les aimer sans nous impatienter contre nous-mêmes, parce que, finalement, il y a en chacun, en tous, un trésor: le même, fragile, confié à la conscience de tous et de chacun.
Nous voulons donc nous affermir dans cette religion de l'homme qui a ses racines dans l'amour du Fils de l'homme pour l'humanité. N'oublions pas que le dernier mot de Jésus Christ, ce n'est pas d'aimer Dieu, mais de nous aimer les uns les autres!
(Ce volume est disponible aux Éditions Anne Sigier ainsi que dans toutes les bonnes librairies religieuses.)